Notes sur une cinéphilie

Posted: July 13th, 2009 | Author: admin | Filed under: blog GASphere, jazz cinéma | Tags: , , , , | No Comments »

Sur Gilles Arnaud Sphere une catégorie CINÉMA : tous les métrages + Jazz and Cinéma

[Une partie significative du discours dans le théâtre
des illusions pendant Mulholland drive]

David Lynch

Une perception fanatique du cinéma
Éléments biographiques

Les enfants ont pris l’habitude de grandir à deux pas d’un multiplex.
Je n’avais qu’une centaine de mètres à faire pour atteindre la billetterie démodée d’un cinéma d’art et essai.
Pourquoi un établissement de ce type dans un village ? Aléas d’une politique culturelle locale aventureuse, ou bien résultat d’un marketing irresponsable ?

Je ne percevais pas les films qui s’offraient d’un point de vue esthétique, ou selon les catégories éclairantes de l’histoire de l’art, ni d’un fou filmant dailleurs. Je devenais à chaque séance un élément des images sonores projetées. Je devenais tour à tour tous les personnages. Je laissais la poésie filmique transformer mon intimité, mon regard sur les choses et les êtres. J’expérimentais, presque à mon insu, la puissance créatrice d’un réalisateur, m’imprégnant des intentions d’une virtuosité, de la folie visuelle d’une subversion.
Plein d’une naïveté propre à l’enfance et l’adolescence, je vivais à chaque séance l’intuition de bénéficier d’une forme de centralité.

Des yeux tendus à se rompre. La sensation de ne plus pouvoir détacher son attention de ce flot d’images magnifiantes, comme si la caméra filmait de l’intérieur de moi-même. Universalité d’une poétique ou hasards éclairants d’une rencontre devenant creuset d’aspirations bien moins seules désormais ?

Les films et les messages iconiques consubstantiels prenaient une dimension archétypale, toujours renouvelée. La poésie du cinéma faisait nécessairement sens.

Il y avait La dame de Shanghaï. Une femme devient le gouffre aux illusions des hommes, des mâles. Les facettes démultipliées d’un ego en quête d’ailleurs est en passe de se noyer dans les miroirs de sa maîtresse blonde sulfurée.
Mais l’espoir est sur l’arête de l’image brisée.
Toutes les personnes factices se reconnaissent dans chaque reflet. Il ne reste plus qu’à reconstruire, au détour d’un quai, là où le soleil appelle à une vie au-delà d’un horizon, pour l’heure encore obstrué par de grands jouets usés. La poésie avait enlacé notre ami, comme elle avait fait perdre la tête à Orson, dans le labyrinthe chaotique fait de pièges et de chausses-trappes, composé fondamentalement d’un agencement onirique d’ombres et de lumières vacillantes. Danses des corps, des yeux, pour une catharsis de l’esprit qui ne voulait pas s’y résoudre.
Rita était-elle la marionnettiste ou seulement la créature qui dans les derniers instants refuse la valse mortuaire ?
Il y a des voyages ineptes, mais peut-être une piste illuminée se laissera-t-elle empruntée ?

Le Procès.
La justice : abysse d’une société que l’on ne peut nommer : elle a oublié son nom.
Anthony est le seul, avec le peintre sans doute, à détenir le secret de la supercherie.
Le mensonge est devenu la vérité. Exactement : mentir c’est dire sans mentir.
Toujours la même folie présente à chaque marche de l’escalier de cette vérité. Mais elle, elle est absente – où pourrait-elle pendre son envol au-dessus de la médiocrité des êtres ? Veulerie et tromperie sont devenues – sont-elles? – les ressources ultimes et premières, les véritables forces vives qui supplantent les rêves des rêveurs de rêves. Les chimères sont à leur tour prises en otage, étouffées dans ce jeu de simulacres. Le réel n’est plus la vie, et l’éther où elles se sont réfugiées manque d’air, singulièrement. Moi aussi ; j’ouvre grand la bouche, tire sur ma chemise avec mes doigts de cadavre. Une porte de sortie, d’entrée dans le domaine protégé de mes espérances. C’est le désert maintenant, deux hommes me poussent dans la tombe pour que toute cette absurdité cesse, et les insanités à l’amour. L’explosion. Elle se fait languir. La peau se déchire et la porte entrouverte se ferme. La noirceur dans l’absence de clarté. Un à un, les lampions électriques s’allument. Cela continue tout de même. Sortie de la salle, éblouissement par le grand chambellan des étoiles.

Marcher un peu avec la fraîcheur du soir comme compagne. Mes membres goûtent les dons de ma poitrine. Un frisson.
La plaie est ouverte.

Et puis le personnage du passé qui devint l’homme du futur. Le citoyen Kane en quête d’une pureté vouée à l’inassouvissement. C’est le premier film de Welles et il lui ressemble, comme nous nous en sommes tous rendus compte. Le cinéma est-il à ce point riche et ivre de magie ? Peut-être ne faut-il pas trop donner ? Un jeu dangereux le don inconsidéré, cousin de l’inconditionnel. La perte et le gain deviennent une seule et même chose – du moins dans l’absolu.
Les autres, à la traîne ou trop devant, sont les fantoches d’une liberté à conquérir. L’art libérateur… c’est bien ça ? La pente est rude et va dans tous les sens. Se perdre pour qui ? Seront-ils reconnaissant ? Oui mais… créer équivaut à se perdre pour se retrouver. La lutte serait intrinsèque à ladite condition… Point de vue artistique ou d’artiste ?
Fadaises… Les contraintes au commencement des lueurs sont des violences inadmissibles. Un marcheur amputé est-il naturel ?
Il a donc fait des œuvres sans lendemain, et parfois même sans aujourd’hui. Un Grand œuvre pour cet alchimiste lumineux, où une profondeur est révélée par un agencement de sons et d’images en mouvement, sans que le temps n’intervienne. Et pourtant… Un écho bien plus dur et sourd qu’à l’accoutumé. Et pourtant…
Ce film-miroir fut redécouvert quelques décennies plus tard à l’aune d’une ampleur qui est la sienne, et qui lui revient, donc. Orson a du voir son reflet toujours jeune et pourtant plus proche de ce présent-ci, Dorian du Septième Art empêtré dans une pellicule en attente de lumière.

Orson Welles le magicien.

Conscient d’être du vingtième siècle, son œuvre cinématographique [mais pas seulement : radio, théâtre] est un lieu de passage entre le dix-neuvième siècle et son monde. Mais il ne s’est pas contenté d’être un passeur, il fit entrevoir les possibilités et les règles à venir d’une nouvelle prestidigitation.
Godard a dit de lui qu’il était avec G. [Griffith] le seul “(…) à avoir fait démarrer ce merveilleux petit train électrique auquel ne croyait pas Lumière. Tous, toujours, lui devront tout.”.

L’ogre aux ailes shakespeariennes était donc éternel.



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